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Préface du colloque I
: " Un homme pris par le Mystère du Père "
Par Mgr Christoph Schönborn
Ce
n'est que dans la lumière de la vision béatifique, dans l'éternel face à face
avec le Dieu vivant, que nous verrons comment se sont noués les fils, pour
la plupart invisibles, qui ont tissé notre vie. Mais il y a ici-bas une manière,
non pas de les connaître tous, mais de les reconnaître : c'est la gratitude.
Avoir de la gratitude, c'est reconnaître, sans nécessairement en connaître
tous les détails, que nous avons tant reçu, que nous avons tout reçu.
Et quelle tristesse que de se rendre compte qu'on n'a pas assez montré de
gratitude !
A un moment où l'on proclamait
hautement " la mort du Père", où l'on annonçait comme une libération
" une société sans père", le "Père des miséricordes",
celui dont Tertullien disait que nemo tamquam Deus Pater, nous a fait
la grâce inouïe de rencontrer un père. L'Orient chrétien le savait
depuis des siècles : trouver un père spirituel, c'est trouver la vie.
Dieu nous a fait cette grâce. Comme toutes les grâces, elle n'est pas seulement
imméritée, mais inexplicable.
Lorsque notre regard se
tourne vers ces années, un vertige nous saisit comme devant un gouffre. Comment
comprendre ce qui s'est passé ? Comment en mesurer les dimensions ? On dit
que soixante-dix prêtres auraient quitté le ministère en ces années. Qui peut
peser la somme de souffrances, de désarroi, de désolation qui se cache derrière
ce chiffre ? Elle est trop grande pour qu'on puisse ergoter sur des attributions
de culpabilité. Mais ce qui nous saisit d'étonnement, c'est que le Seigneur
nous ait donné, en ces années de tempête, des guides sûrs. Devinant à peine
quelle grâce cela a été, notre réponse ne peut être qu'une gratitude pour
toujours : Misericordias Domini in aeternum cantabo.
Si notre témoignage de
gratitude pour le Père Le Guillou s'arrête surtout à cette période cruciale,
ce n'est pas seulement parce que c'était l'époque où sa paternité nous a été
donnée, mais parce que c'était aussi le moment où sa propre vie entrait, par
la maladie, dans cette longue, ultime purification.
Aujourd'hui, il est permis
de dire ce qu'il m'avait confié en 1980, lors du colloque sur saint Maxime,
à Fribourg. Déjà profondément marqué par la maladie, il pensait qu'il avait
été atteint pour la première foi par ce mal lors du Synode des évêques
en 1971. Ce fut en effet un moment crucial dans l'histoire bouleversé
de l'après-Concile. Il s'agissait du sacerdoce, tant du point de vue doctrinal
que disciplinaire, du caractère sacramentel du sacerdoce et du maintien du
célibat sacerdotal. Le Père Le Guillou, parfaitement clairvoyant sur l'enjeu,
n'a pas hésité à se donner sans réserve. Il a travaillé sans arrêt pendant
quarante-huit heures pour affirmer fortement la doctrine catholique du
sacerdoce, s'opposant ainsi à un puissant courant de pensée qui le faisait
souffrir. A Fribourg, neuf ans après, il attribuait à cette fatigue excessive
l'origine de sa maladie, et il y voyait comme la consommation du don conscient
et consenti de sa vie pour l'Eglise et pour les prêtres.
La paternité est don
de soi, don de sa vie.
Qui consent à être père consent à "passer", à donner la substance
de sa vie pour que la vie soit transmise. Les fils n'ont pas nécessairement
conscience de ce don, mais c'est grâce à lui qu'ils vivent, et qu'ils pourront,
à leur tour, accepter d'être pères. Pour nous, ses anciens élèves, le Père
Le Guillou a su aménager – au prix de quelles souffrances ? – l'espace
de liberté spirituelle et intellectuelle qui nous a permis d'étudier,
de mûrir à l'abri des vents de folies idéologiques. Avec son profond calme,
sa sérénité, sa sûreté doctrinale, il nous a aidés à nous garder libres des
polémiques stériles. En ces "temps de guerre", il nous a permis
de vivre sur un îlot de paix. Dans cette période de laideurs, il
nous a donné le goût de la philocalia, de l'amour du beau, de la beauté
de la foi, de la sainteté. Par sa joie spirituelle il nous a fait comprendre
que la vérité rend libre. Enfin, et ce n'est pas le moindre trait de sa paternité
spirituelle, il ne nous a pas retenus pour lui-même. Pour le bien de
nos études, pour notre enracinement dans l'amour de l'Eglise, pour notre croissance
dans la foi, il nous a fait partager ses amitiés d'Eglise : avec des théologiens
orthodoxes comme Olivier Clément et le Père Boris Bobrinskoï, avec des intellectuels comme Alain Besançon, et
surtout avec le Professeur Joseph Ratzinger et le Père Hans Urs
von Balthasar.
Comment traduire notre
gratitude pour tant de dons reçus ? Ce recueil de témoignages et d'études
veut en être une expression. Ce ne sont que quelques fils du riche tissu de
sa vie qui peuvent être mis en lumière. L'essentiel reste invisible, réservé
dans le secret de Dieu pour le grand jour de la Rencontre.
Cependant, un fil, de pourpre
celui-là, doit être relevé : la présence de Mère Marie–Agnès et des Bénédictines
du Sacré-Cœur de Montmartre auprès du Père Le Guillou, tout au long des années
de maladie. Mystérieuse, merveilleuse fécondité de la vie en Christ.
Au lendemain de son passage auprès du Père, Mère Marie-Agnès pouvait dire
: "Il nous a donné Dieu." Aujourd'hui nous pouvons dire :
"Vous nous avez donné une deuxième fois le Père Le Guillou." A travers
les "Notes de Jeunesse", il nous est donné d'entrevoir la source
d'eau vive dont se nourrissait toute la vie du Père Le Guillou, et qui maintenant
" jaillit en vie éternelle".
Mgr Christoph von Schönborn
dans le ColloqueI ,1992
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