PISTES NOUVELLES.


Au cœur de cette recherche, au cœur de ce désert du XIX siècle, vont apparaître des géants de sainteté qui dévoilent des dimensions nouvelles de la spiritualité chrétienne ou plus exactement qui redécouvrent la spiritualité la plus authentique du Nouveau Testament

- Ils feront une expérience commune du Saint-Esprit dans l'Église,

- Ils feront l'expérience de la transfiguration de l'être tout entier, dans une tension eschatologique,

- Ils feront l'expérience de la contemplation comme présupposé de la vie chrétienne.

Pour Charles de Foucauld, il n'y a de christianisme que contemplatif.
Nous avons là la ligne même de Saint-Paul : " Vous êtes manifestement une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair. Telle est la conviction que nous avons par le Christ auprès de Dieu " (II Co 3, 3-4). N'oublions pas la contemplation de la liturgie ; la liturgie devrait être dans nos vies, la ligne normale de la contemplation. Le critère d'une célébration liturgique devrait être : est-ce que la célébration a ouvert les cœurs de ceux qui y participent, au Mystère même qu'elle actualise ? Le vrai critère de la liturgie est de permettre aux chrétiens de s'épanouir dans les Béatitudes.

- Il font l'unité de la théologie et de la spiritualité.

- Ils sont une théophanie de l'amour de Dieu.

- Ils sont tous dans une perspective mariale. Marie est le prototype de la transfiguration. L'expérience mariale est enveloppante. Elle est l'image de l'Église Elle est l'assurance de la vie de l'Église

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Le danger de la tradition ancienne, aussi bien orientale qu'occidentale, est qu'elle donne souvent l'impression que le saint devrait être un homme d'équilibre absolument supérieur. S'il n'a pas cet équilibre supérieur, il en est réduit à un pauvre bougre et s'il a tel ou tel grand défaut, c'est à peu près irrémédiable ! Or, le Seigneur laisse leurs limites, leurs faiblesses à tous les grands saints.

Ceux dont nous allons méditer la vie se trouvent au XIXe siècle dans un moment étonnant de l'histoire de l'Église C'est le moment où émane la grande pensée moderne au sens le plus fort du mot, c'est le moment du développement de Hegel, Marx, de Nietzche, de Freud.

C'est le moment où la pensée chrétienne est incapable de se reprendre en profondeur. La situation du XIXe siècle pour la théologie est un désastre alors qu'éclate dans le monde l'athéisme structuré. C'est le moment où le Seigneur nous fait la grâce d'avoir deux saintes qui dévoilent le visage de l'évangile dans une présence mariale renouvelée.

Elle sont tout à fait complémentaires, par leurs vies et par leurs actes, l'une dans une totale incapacité de réfléchir ce qu'elle a vécu : l'apparition de Marie à Lourdes, c'est Bernadette, l'autre, qui a la possibilité de dégager de sa vie une pensée comme une ligne de fond qui sera le mystère de sa vie, c'est Thérèse. Je les verrais bien docteurs de l'Église, d'ici quelques années (prédiction qui s'est réalisée pour Thérèse).


Je prends d'abord le cas de Bernadette parce qu'elle est antérieure et parce qu'elle vit dans une sorte de transparence au Bon Dieu et à Marie. Elle vit symboliquement les choses mais ne peut pas les penser.
Bernadette est une pauvre petite (j'emploie les mots volontairement car ils se confortent l'un l'autre), une pauvre petite qui vit une transfiguration, l'apparition de Marie glorieuse. Pourquoi ? Pour être livrée à la réalité concrète dans sa pauvreté, car la suite ne va pas être merveilleuse ! Elle connaîtra la folie de l'immolation, la croix.

Situons Bernadette avant les Apparitions d'après " Les écrits spirituels de Saint Bernadette et sa voie spirituelle présentés par A. Ravier s.j. Ed Lehielleux. " :
" Un dernier trait et un dernier mot résumeront la situation religieuse de Bernadette en ce mois de février 1858, à la veille des Apparitions : les prêtres de Lourdes comme le prêtre de Barthès, l'abbé Pomian, comme l'abbé Ader, ignorent qui est Bernadette, tant sa présence, son existence sont effacées et silencieuses : eux-mêmes n'ont pas pressenti le trésor. " Je ne la connaissais pas, raconte l'abbé Pomian, et je la remarquais si peu, que, plus tard, après les premières Apparitions qui la signalaient à l'attention de tout le monde, je dus, pour la discerner d'entre ses compagnes faire l'appel de son nom, au catéchisme ". Elle se leva et je connus Bernadette Soubirous ". Et voici l'aveu le plus émouvant du prêtre : " L'ayant interrogée, peu après, les réponses que j'obtins me prouvèrent qu'il y avait, dans son intelligence, table rase de doctrine ; elle ignorait jusqu'aux premiers éléments, comme le mystère de la Sainte Trinité, et elle n'avança guère jusqu'au mois de juin ; si bien qu'on l'admit par grâce, afin de ne pas la discréditer, on savait qu'elle reviendrait au catéchisme. Quant à l'âme de Bernadette, j'exprime ma pensée en disant : il y avait absence de mal, innocence, simplicité ; à part cela, une vie très commune ".

Bernadette admise " par grâce " à sa première Communion comme, un demi-siècle plus tôt, Jean-Marie Vianney avait été admis " par grâce " à l'Ordination sacerdotale… Dieu préfère les pauvres .

Bernadette est vraiment déjà " cachée en Dieu avec Jésus-Christ ", elle est prête pour accueillir les grâces merveilleuses de Massabielle : le Tout Puissant est libre de faire en elle et par elle de grandes choses ; aucun orgueil humain, aucune richesse terrestre ne s'oppose, en Bernadette, à la lumière ni à l'amour de Dieu.
Nous voici au 11 février 1858 : tout va commencer, mais tout part de ce pauvre, de ce misérable logis de la rue des Petits-Fossés : le cachot. Il y a dans ce fait plus qu'un symbole : une révélation des préférences de Dieu " (p.41).
Vient l'apparition de Marie transfigurée :
" Je voyais une lumière éclatante… Mais une lumière comme il n'y en pas sur la terre, même celle du soleil. Au milieu de cette lumière, je voyais un figure merveilleuse, mais qui n'était pas comme les figures de la terre. C'était corporel et ce ne l'était pas ; j'entendais une voix mélodieuse et je regardais sans me rendre compte de tout cela. Je me trouvais bien là, et quand cela finissait, ma vue était obscurcie, comme quelqu'un qui entre dans une chambre après avoir longtemps regardé le soleil. La figure de la femme que je voyais là ne ressemblait à rien de ce que l'on a reproduit ! " (René Laurentin, Bernadette vous parle, Paris, t. II, p. 198)

Marie apparaît dans la gloire, conforte les chrétiens, particulièrement les pauvres et les petits de ce monde et les invite à la prière et à la pénitence pour tous les pécheurs.
Pauvre entre les pauvres, Bernadette apparaît elle aussi transfigurée par la vision de Marie glorifiée, et tout le monde s'extasie sur la beauté de son visage radieux et souriant. Mais bientôt sur l'ordre de la Vierge, Marie va lui faire prendre le visage du Serviteur Souffrant : Bernadette s'identifie aux pécheurs et prend leur place. Elle va connaître la folie de l'agonie et de la Croix.

La symbolique va jouer à plein : Bernadette va avoir le visage défiguré :
" Elle dit si je voulais y aller pendant quinze jours ; je répondis que oui. Elle me dit que je devais dire aux prêtres d'y faire construire une chapelle ; ensuite , elle me dit que je devais aller boire à la fontaine. N'en voyant pas, j'allais voir au Gave. Elle me dit que ce n'était pas là : elle me fit signe avec le doigt, en me montrant la fontaine. J'y fus ; je ne vis qu'un peu d'eau sale ; j'y portais la main. Je ne pus pas en prendre ; je me mis à gratter l'herbe ; après je pus en prendre. Pendant trois fois je l'ai jetée, à la quatrième fois, je pus en boire…Elle me dit que je devais prier pour la conversion des pécheurs "( A. Ravier. Ed Lethiellieux, p.57).

Remarquez bien le lien : petitesse, pauvreté, transfiguration, agonie. Tout ceci en perspective pour les pécheurs : c'est-à-dire une insertion au cœur de la croix et de la résurrection du Christ.

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Thérèse Martin, celle qui allait devenir " Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus de la Sainte Face " naquit en 1873 et entra au Carmel en 1888.
Le premier thème à étudier est celui du Serviteur souffrant puisqu'elle signe d'elle-même " de la Sainte-Face ". Que dit-elle d'elle même :

" La petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel devait s'épanouir à l'ombre de la Croix ; les larmes, le sang de Jésus devinrent sa rosée, et son Soleil fut la Face Adorable voilée de pleurs…Jusqu'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors cachés dans la Sainte Face, ce fut par vous, ma petite Mère chérie, que j'appris à les connaître ... J'ai compris ce qu'était la véritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde me montra que la vraie sagesse consiste à " vouloir être ignoré et compté pour rien - A mettre sa joie dans le mépris de soi-même ". Ah ! Comme celui de Jésus, je voulais que : " Mon visage soit vraiment caché, que sur la terre personne ne me reconnaisse ". J'avais soif de souffrir et d'être oubliée. (Cerf..M.A. p.189).

La référence du prophète Isaïe au chapitre 53 : le thème du Serviteur Souffrant est lié au thème des petits. Bernadette est la petite naturellement ; chez Thérèse, la petitesse va prendre une dimension étonnante.
" Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés, je pense que pour faire des opérations, les médecins endorment leurs malades. Enfin, je pense que : le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se souvient que nous sommes poussière ".(ibid. Ma A p. 197).

Le thème de l'enfance sera très développé dans tous les écrits de Thérèse. Elle découvre que si elle est petite c'est tout simplement pour attirer au maximum la grâce de Dieu. Le lien petitesse/grâce de Dieu est saisi évangéliquement, au sens de Matthieu au chapitre 13. Le petit est au cœur de l'Évangile.


Si parce qu'elle est petite, Thérèse attire la grâce de Dieu, elle va découvrir ensuite la miséricorde qui sera son thème majeur :
" O ma Mère chérie ! Après tant de grâces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : 'Que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est éternelle' ? Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu'à la folie, et que par amour et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine…Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent se ressembler, il faut qu'il y en ait de différentes familles afin d'honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections divines !… " (ibid. Ma A, p. 211).

Pour Thérèse, la justice de Dieu tient compte des faiblesses, donc la justice de Dieu est miséricorde. Ce ne sont pas forcément les grands qui plaisent à Dieu, ce sont les petits qui s'engagent, comme nous le verrons dans l'offrande à l'amour miséricordieux :
" Si votre justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la terre, combien plus votre Amour miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre Miséricorde s'élève jusqu'aux Cieux…O mon Jésus ! Que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour… " (ibid. Ma A, p. 212).

Pour recevoir cette miséricorde, à laquelle Thérèse aspire tant, en cette époque plutôt influencée par la justice, il faut être petit. Thérèse analyse profondément en prenant des images :
" Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d'un léger duvet, je ne suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le cœur car malgré ma petitesse extrême j'ose fixer le Soleil Divin, le Soleil de l'Amour et mon cœur sent en lui toutes les aspirations de l'Aigle... Le petit oiseau voudrait imiter les Aigles ses frères qu'il voit s'élever jusqu'au foyer Divin de la Trinité Sainte… Hélas ! tout ce qu'il peut faire, c'est de soulever ses petites ailes, mais s'envoler, cela n'est pas en son petit pouvoir ! Que va-t-il devenir ? Mourir de chagrin se voyant aussi impuissant ? ....
Oh non ! Le petit oiseau ne va pas même s'affliger. Avec un audacieux abandon, il veut rester à fixer son Divin Soleil ; rien ne saurait l'effrayer, ni le vent ni la pluie, et si de sombres nuages viennent à cacher l'Astre d'amour, le petit oiseau ne change pas de place, il sait que par delà les nuages son Soleil brille toujours, que son éclat ne saurait s'éclipser un seul instant. Parfois il est vrai, le cœur du petit oiseau se trouve assailli par la tempête, il lui semble ne pas croire qu'il existe autre chose que les nuages qui l'enveloppent ; c'est alors le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible. Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l'invisible lumière qui se dérobe à sa foi ! ! !…
Jésus, jusqu'à présent, je comprends ton amour pour le petit oiseau, puisqu'il ne s'éloigne pas de toi…mais je le sais et tu le sais aussi, souvent, l'imparfaite petite créature tout en restant à sa place (c'est-à-dire sous les rayons du Soleil), se laisse un peu distraire de son unique occupation, elle prend une petite graine à droite et à gauche, court après une petit ver, puis, rencontrant une petite flaque d'eau elle mouille ses plumes à peine formées, elle voit une fleur qui lui plaît, alors son petit esprit s'occupe de cette fleur... enfin ne pouvant planer comme les aigles, le pauvre petit oiseau s'occupe encore des bagatelles de la terre. Cependant après tous ses méfaits, au lieu d'aller se cacher dans un coin pour pleurer sa misère et mourir de repentir, le petit oiseau se tourne vers son Bien-Aimé Soleil, il présente à ses rayons bienfaisants ses petites ailes mouillées, il gémit comme l'hirondelle et dans son doux chant il confie, il raconte en détail ses infidélités, pensant dans son téméraire abandon acquérir ainsi plus d'empire, attirer plus pleinement l'amour de Celui qui n'est pas venu appeler non pas les justes mais les pécheurs ... Si l'Astre Adoré demeure sourd aux gazouillements plaintifs de sa petite créature, s'il reste voilé, eh bien ! la petite créature reste mouillée, elle accepte d'être transie de froid et se réjouit encore de cette souffrance qu'elle a cependant méritée…O Jésus ! Que ton petit oiseau est heureux d'être faible et petit, que deviendrait-il s'il était grand ? "
(ibd. Ma B p. 230).

Le thème de la faiblesse évangélique est assumé intégralement. Le danger des perspectives développées tout au long de notre réflexion est de " faire du haut vol " et d'oublier qu'il faut demeurer au cœur de l'amour, au cœur de l'Évangile.
Petitesse-enfance-miséricorde-du visage du Serviteur- visage de l'Évangile.
Ceci amène au texte de Thérèse que je considère comme le plus beau de toute l'histoire spirituelle. Il s'agit de l'intégration totale de l'être par la charité. Ce qui était exclu chez les auteurs spirituels retrouve une véritable flambée avec la charité dans sa plénitude grâce à la petitesse. L'attraction des thèmes est prodigieuse, le thème du martyre sera souligné et même au cœur du débat. Depuis la grande tradition chrétienne, le martyr est le témoin par excellence. La sainteté est forcément un martyre. Le texte suivant est absolument incomparable. La vocation de Thérèse est d'être carmélite, épouse et mère, guerrier, prêtre, docteur, martyr. Finalement son élan aboutit à " Au cœur de l'Église, je serai l'amour " :


"Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi, la mère des âmes, devrait me suffire…il n'en est pas ainsi… Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d'autres vocations. Je me sens la vocation de Guerrier, de Prêtre, d'Apôtre, de Docteur, de Martyr, enfin, je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi, Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques. Je sens en mon âme le courage d'un Croisé, d'un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Église…
Je sens en moi la vocation de Prêtre, avec quel amour, ô mon Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel. Avec quel amour je te donnerais aux âmes !  …Mais, hélas, tout en désirant d'être Prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de St François d'Assise et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce.


O Jésus, mon amour, ma vie…comment allier ces contrastes ?
Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?…

Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j'ai la vocation d'être Apôtre…Je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l'Évangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde et l'être jusqu'à la consommation des siècles…Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu'à la dernière goutte…
Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel. Mais là encore je sens que mon rêve est une folie car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre………
Considérant le corps mystique de l'Église, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par St Paul ou plutôt je voulais me reconnaître en tous. La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l'Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas. Je compris que l'Église avait un Cœur et que ce Cœur était brûlant d'amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Évangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang.. Je compris que l'Amour renfermait toutes les Vocations, que l'Amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux, en un mot qu'il est éternel !…

Alors dans l'excès de ma joie délirante je me sui écriée :
O Jésus, Mon Amour,…ma vocation enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'Amour !…
Oui j'ai trouvé ma place dans l'Église
et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée…
Dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour…ainsi je serai tout
ainsi mon rêve sera réalisé … "

(ibid. Ma B, p. 225-227)



C'est le texte qui dit le mieux l'amplitude de la pensée chrétienne, de l'ouverture chrétienne. Elle se situe au cœur de l'Église mais au cœur de la Croix. Ceci est lié à l'acte d'immolation à la Trinité de Thérèse. Je ne dis pas que la perspective trinitaire soit très profonde chez Thérèse au niveau théologique, mais il est frappant de voir un texte tant insister à propos de la Trinité Sainte :
" O Mon Dieu ! Trinité Bienheureuse, je désire vous aimer et vous faire aimer, travailler à la glorification de la Sainte Église en sauvant les âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui sont dans le purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre Royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu ! d'être vous-même ma Sainteté … " (ibid. Pri 6, p. 962).

Ces deux derniers textes révèlent une véritable intégration de tout l'être dans le mystère de l'amour.
Par ailleurs, vous savez bien que pour Thérèse, le problème de l'incroyance à été un problème majeur. Providentiellement et instruite essentiellement de l'intérieur, elle a mesuré l'amplitude du drame que représentait l'athéisme moderne. Les " derniers entretiens " qui relatent l'agonie de Thérèse montrent bien sa participation à l'agonie du Christ :
" Si vous saviez quelles affreuses pensées m'obsèdent ! Priez bien pour moi afin que je n'écoute pas le démon qui veut me persuader tant de mensonges. C'est le raisonnement des pires matérialistes qui s'impose à mon esprit : plus tard, en faisant sans cesse de progrès nouveaux, la science expliquera tout naturellement, on aura la raison absolue de tout ce qui existe et qui reste encore un problème, parce qu'il reste beaucoup de choses à découvrir " ibid. Derniers entretiens, p. 1177.

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Bernadette et Thérèse sont devenues prière et immolation dans tout leur être. Elles sont prises dedans. Elles sont au cœur du réel, dans sa dimension la plus douloureuse. Tout est transfiguré dans la foi pure et nue, tout est transfiguré de l'intérieur et assumé dans l'amour.

Tout se situe, même si ce n'est pas expliqué mot à mot, dans le regard du Christ tout dépendant du Père : la perspective évangélique a repris sa place. Tout nous ramène au texte hallucinant de dérision au cœur de l'Évangile de Matthieu, cette croix dérisoire ; et c'est au cœur même de cette dérision que s'affirme la gloire. De plus, tout est tourné vers la Jérusalem céleste. Car il y a une perspective eschatologique. Chez Bernadette, c'est la vision de l'Apocalypse. Chez Thérèse, c'est la vie céleste à laquelle elle ne cesse de penser. Les charpentes structurées se sont déployées, nous allons essayer d'en tirer les conclusions :

- Ces expériences spirituelles se font toujours en communion avec quelqu'un d'autre. Syméon le Nouveau Théologien a sa première vision alors qu'il est près de Syméon le Pieux, son père spirituel. Il est dans le rayonnement d'un homme qui vit une profonde expérience. Il y a une sorte de lien dont il ne faut pas faire un absolu. Pour Saint Benoît, ce sont des hommes liés les uns aux autres . Saint Séraphim de Sarov, c'est avec l'expérience de Motovilov, qui se trouve tout à coup pris dans la lumière qui l'enveloppe de partout.

- Ce sont des expériences de transfiguration de l'homme en sa totalité et en référence eschatologique. Il y a toute une sanctification de l'imagination. Nous laissons trop souvent l'imagination à la porte et elle nous joue de mauvais tours. Quand on ne sanctifie pas quelque chose, cela se retourne. Si on ne passe pas en Dieu, il y aura des compensations d'une certaine façon et elles seront d'autant plus tyranniques qu'on n'aura pas répondu aux choses impérieuses les plus profondes. Si le corps ne rectifie pas ses attitudes, sa respiration, son mouvement, l'émission de sa voix, tout un ensemble de choses qui sont impliquées dans la charité fraternelle, dans la sensibilité, le thème de la tendresse de Dieu et tout un investissement de la charité ne pourront se manifester dans tout l'être..

- La dimension contemplative. C'est un regard amoureux sur le Seigneur, un regard simple, aimant, prolongé, qui se repose dans les réalités spirituelles auxquelles il nous assimile, c'est la contemplation.

- Un telle contemplation est engagée dans une perspective apostolique. La dimension contemplative est telle que l'apostolat est au cœur. La mission est assumée à l'intérieur de la tradition contemplative. Il faut tenir à la dimension contemplative comme à la prunelle de l'œil. S'il n'y a pas cela, le christianisme perd toute sève et il n'est plus le sel de la terre..

- Ce qui devrait monter au cœur spontanément, c'est la liturgie qui a pour but de nous assimiler au mystère du Christ et de nous faire célébrer l'alliance que le Christ accomplit entre Dieu et nous par le renouvellement du mystère. La liturgie manifeste concrètement la réalité du mystère de Dieu. Une liturgie qui ne s'accorde pas à cela, n'est plus une liturgie, elle est un petit bredouillis quelconque. Au contraire, la liturgie doit être le ciel sur la terre.

- La notion de témoignage est complètement à renouveler. Il ne s'agit pas de faire quelques petites réunions pour témoigner. Il s'agit d'être le témoignage. Il faut être un être chrétien en profondeur. Il faut avoir découvert qui est Jésus-Christ et qui nous sommes. Le mot témoignage est le mot central du Nouveau Testament. Le Christ nous envoie comme des témoins. Il faut redonner sa densité à ce mot témoignage.

- Une anthropologie et une perspective de transfiguration de l'homme impliquent une perspective mariale. Une apparition de Marie glorieuse au moment où justement le monde entre dans le monde de l'athéisme est une apparition pour une Église qui doit vivre l'agonie. Au moment où l'Église va s'enfoncer dans le mystère de l'agonie (pour un bon moment, je pense), Marie apparaît à Bernadette et à Thérèse, glorieuse comme protégeant son Église dont elle est la Mère. Marie est au cœur du monde parce qu'elle est au cœur de la croix et de la résurrection.

Nous avons avec cette méditation, une sorte de simplification, de simplicité. Si vous voulez une image, je vous raconte cette histoire :
Un oriental me disait un jour, devant une photo du Père de Foucauld que j'avais sur mon bureau : " Ce visage est une icône ". C'est vrai, il s'agit de devenir icône du mystère de Dieu, devenir transparents et manifester l'eschatologie tout en se situant au cœur de la croix et de la résurrection. Il n'y a d'intégration dans la charité que si nous nous situons au cœur de la croix et de la résurrection, car au cœur de ce mystère, le Seigneur vient, il ne cesse de venir.

Extraits de : "Les êtres sont transfigurés"

 

 

 

 

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